Le
Mont-Saint-Michel est inscrit au patrimoine mondial par l'UNESCO depuis
1979 et accueille plus de 3 millions de touristes par an. Le Mont est
un îlot granitique encerclé par des marais salés (appelés
herbus ou pré salés) sur lequel paissent des moutons (voir
carte générale). C'est là une image des plus folkloriques,
presque aussi typique que celle de la Tour Eiffel, qui rappelle davantage
Paris que la France. Le film Armageddon, par exemple, utilise les
paysans, les moutons et les prés salés comme emblème
de notre pays... avant de détruire Paris !
La baie du Mont-Saint-Michel
est traditionnellement divisée en grande baie (à l'ouest
du Mont) et petite baie (à l'est du Mont), plus resserrée.
La baie est drainée par deux fleuves : la Sée, au nord-est,
qui passe près d'Avranches, la Sélune, au sud-est, dont
on voit bien les cours divagants sur la carte générale.
Le fleuve Couesnon, d'orientation sud-nord, se jette dans la baie juste
au sud du Mont, qu'il enserre de ses chenaux.
Une
baie vieille de 7500 ans
La
baie du Mont-Saint-Michel n'a pas toujours présenté
sa configuration actuelle. Il y a environ 30 000 ans, l'ensemble
de la zone était émergé, et le Mont était
situé loin à l'intérieur des terres. Il y a
7 500 ans, lors de la fin de la dernière glaciation, la mer
a envahi cet espace. La ligne de côte se trouvait alors sensiblement
plus au sud, transformant le Mont Dol en zone insulaire. Les fluctuations
du niveau marin ont amené le dépôt de fines
particules de vase, qu'on appelle la tangue. Ces dépôts
sédimentaires atteignent à l'époque actuelle
jusqu'à 15 mètres d'épaisseur. Pour les 400
km² que représente la baie du Mont-Saint-Michel, les
sédiments forment une masse d'environ 10 milliards de m3,
avec un apport annuel de 1,5 millions de m3 ! Or, la
tangue constitue un excellent matériau à usage agricole
; il est même utilisé pour amender les sols originaux.
La baie de Genêts,
au nord de la baie du Mont-Saint-Michel (voir carte générale)
offre un bon exemple du processus de comblement.
La baie de Genest
Carte de 1759, 1:80 000
Le village de
Genest est très ancien. Autrefois, le port de Genest profitait
de bonnes conditions d'abri : une forme d'arc entre le bec d'Andaine
et le Haut Moncel, encadrant l'estuaire du Lerre. La ville compte
3 000 habitants au XIVe siècle. Son port est actif et mentionné
à plusieurs reprises dans les sources anciennes ("Vins,
blé, poissons séchés, plâtres, pierres
à chaux, mercerie, draps, étoffes... Enfin ces fameuses
meules à moulin qu'on allait chercher en Brie, et en Champagne
et que tous les meuniers de la contrée, venaient choisir
au Bois de Meules."). La carte publiée en 1759 présente
l'intéressante particularité d'être inexacte
! En effet, l'année précédente, la conjonction
de fortes marées avec la divagation de la Sée et de
la Sélune détruisit le quartier de Salmes, qu'on ne
voit plus sur la carte de 1998.
La
baie de Genest
Rennes - Granville 1:100 000, Top 100, IGN, éd. 1998
Les derniers
siècles virent cependant le comblement progressif de l'estuaire
du Lerre par envasement. Le port de Genêts n'existe plus aujourd'hui
; la population est retombée à 500 habitants ; le
village est maintenant séparé de la mer par des marais
que le Lerre peine à franchir pour se jeter dans la Manche...
Le
Mont Dol,
Rennes
- Granville 1:100 000, Top 100, IGN, éd. 1998
L'exemple du
Mont-Dol est également révélateur : le Mont-Dol
était autrefois une île, elle est aujourd'hui 3 bons
kilomètres au milieu des terres !
La baie du Mont-Saint-Michel
est donc naturellement en voie de comblement.
L'intervention
humaine accélère le comblement
200
ans d'aménagements .
Au XIe siècle,
les ducs de Bretagne font consolider le cordon littoral protégeant
les marais de Dol en faisant construire une digue appelée
par la suite " digue de la Duchesse Anne ".
La conquête
de nouvelles terres par poldérisation débute officiellement
en 1856 : par décret impérial, 4350 ha sont concédés
à la compagnie hollandaise Mosselman et Donon, devenue
ensuite les Polders de l'ouest. Les Hollandais n'ont pas leur
pareil pour les procédés de poldérisation,
mis au point chez eux depuis des siècles.
Le
Couesnon en amont du barrage de la Caserne
Le Mont-Saint-Michel - Dol-de-Bretagne, Top 25, 1:25 000, IGN, éd.
1999
Pour protéger
les concessions contre la divagation des rivières, le Couesnon
est canalisé entre 1856 et 1858. On peut constater aujourd'hui
son cours terminal, parfaitement rectiligne, à comparer
avec les divagations des siècles précédents.
Le village de Roz-sur-Couesnon, de la sorte, n'est plus "sur
le Couesnon" aujourd'hui !
La digue
de la Roche Torin est construite en 1859-1860, à l'est
du Mont, pour s'opposer à la divagation vers le sud de
la Sée et de la Sélune (on se souvient de la destruction
du quartier de Salmes, un siècle plus tôt !).
Le
réseau hydrographique à l'est du Mont
Carte
de 1759, 1:80 000
Les cours
du Guintre et du Landais sont déviés entre 1879
et 1884, ainsi que le montre clairement la comparaison des deux
cartes ci-contre : les tracés hydrographiques ont été
repassés en bleu, les villages cerclés de rouge
sont là pour aider au repérage...
Le
réseau hydrographique à l'est du Mont
Rennes
- Granville 1:100 000, Top 100, IGN, éd. 1998
Noter l'inversion
d'une partie du réseau (flèche au nord-ouest d'Ardevon)
: la partie du cours d'eau qui coulait vers le nord se jette maintenant
dans le Landais, plein sud, après inversion de son sens
d'écoulement...
De 1858 à
1934, par endiguements successifs, 2800 ha de polders sont gagnés
sur la mer à l'ouest du Mont (voir animation Flash ci-dessous).
C'est alors que l'État rachète une partie de la
concession pour empêcher la digue de l'ouest d'atteindre
le Mont.
Animation Flash
par Florian NOURI - Flash player 5 ou supérieur requis
La
digue-route menant au Mont
Rennes
- Granville 1:100 000, Top 100, IGN, éd. 1998
Les aménagements
perturbateurs de l'environnement sédimentaire se poursuivent
cependant : en 1878 et 1879 est construite la digue-route vers
le Mont. C'est aujourd'hui une voie d'accès commode, la
seule en dur et permanente. Des millions de trajets par an attestent
de son utilité sociale !
Les
barrages sur la Sélune
Rennes
- Granville 1:100 000, Top 100, IGN, éd. 1998
Entre 1919
et 1931 sont construits deux barrages sur la Sélune. On
les voit sur la carte ci-contre, cerclés de noir : barrage
de la Roche qui Boit et barrage de Vezins.
En 1932,
une partie des eaux du Couesnon est captée pour l'alimentation
en eau potable de la ville de Rennes, ce qui a pour effet de diminuer
le volume d'eau de chasse, de ralentir la vitesse d'écoulement
et donc d'augmenter le dépôt des sédiments.
Le
Couesnon au barrage de la Caserne
Le Mont-Saint-Michel
- Dol-de-Bretagne, Top 25, 1:25 000, IGN, éd. 1999
Entre
1966 et 1969 est construit le dernier barrage d'estuaire français,
à la Caserne, sur le Couesnon.
qui
menacent aujourd'hui le Mont
Tous
ces travaux ont accentué de manière catastrophique
le processus de sédimentation naturelle, en cours depuis
7500 ans. Les études menées montrent que la vitesse
de sédimentation est maximale dans la partie de la baie où
les aménagements sont les plus nombreux.
La progression
des schorres à l'ouest du Mont
Images satellitaires Spot 1992/1999, copyright CNES
Victor Hugo
s'en émouvait déjà en 1884 : " Il faut
que le Mont-Saint-Michel reste une île. Il faut conserver
à tout prix cette double uvre de la Nature et de
l'Art. " Les prés salés progressent aujourd'hui
au rythme de 25 ha par an en raison du colmatage de la baie par
les sédiments. La progression des schorres est sensible
entre 1992 et 1999 sur l'imagerie satellitaire.
Passer
la souris alternativement sur l'image puis en dehors pour intervertir
1992 et 1999...
Tombelaine
Le Mont-Saint-Michel - Dol-de-Bretagne, Top 25, 1:25 000, IGN, éd.
1999
Le niveau moyen
de la mer (niveau zéro en bistre sur les cartes IGN) se situe
au niveau de l'île de Tombelaine, assez loin au nord du Mont.
Le
Mont-Saint-Michel
Le Mont-Saint-Michel - Dol-de-Bretagne, Top 25, 1:25 000, IGN, éd.
1999
Le Mont se trouve
déjà nettement au-dessus de la cote 2,5 m au-dessus
du niveau moyen et n'est plus insulaire que quelques heures par
an
En résumé, la baie du Mont-Saint-Michel est une
baie naturellement en voie de comblement, mais 200 ans d'aménagement
humain ont dramatiquement accéléré le processus.
Le caractère insulaire du Mont est aujourd'hui plus que
jamais menacé.
L'intervention
humaine contre le comblement
Les
aménagements prévus et réalisés
L'objectif
principal est naturellement de rétablir, puis de maintenir
un environnement "naturel" autour du Mont. Et ce dans
un espace suffisant, car les mesures envisagées ne peuvent
être efficaces - au minimum - qu'à l'échelle
de la petite baie toute entière.
La
progression des schorres, aussi bien à l'est qu'à
l'ouest du Couesnon, doit être enrayée si l'on veut
rendre à la marée l'espace entourant le Mont. Le site
lui-même pourrait ensuite faire l'objet d'une requalification
par éloignement des parcs de stationnement et le dégagement
des remparts, qui servent aujourd'hui de point d'appui à
la digue-route et à ses parkings.
Au
long des années, les mesures suivantes ont été
proposées :
Arasement
de la digue submersible de la Roche Torin.
Remplacement
d'une partie de la digue route, la plus proche du Mont, par
un pont d'environ 1000 m.
Construction
de deux barrages " chasse d'eau " (réservoirs
à marée) à l'est, pour compenser les détournements
de la Guintre et du Landais, voire rétablissement des
cours d'eau dans leur configuration d'origine.
Aménagement
du barrage de la Caserne sur le Couesnon afin d'y recréer
un effet de chasse lié aux oscillations de la marée.
La
digue partiellement arrasée de la Roche Torin
Rennes
- Granville 1:100 000, Top 100, IGN, éd. 1998
En dehors de
l'arasement partiel de la digue de la Roche Torin, réalisé
en 1983 et visible sur l'extrait ci-contre (on voit clairement la
partie restante), les aménagements n'ont pas encore été
réalisés.
D'autres
contraintes à prendre en compte
Les
contraintes environnementales sont naturellement les premières
à être envisagées, mais d'autres contraintes
se sont fait jour ces dernières années, notamment
économiques.
Les commerçants
du Mont-Saint-Michel s'inquiètent en effet des projets de
requalification du site. Il est en effet possible, pour ne pas dire
probable, qu'un éloignement des zones de parking et l'utilisation
de bus-navettes, comme cela se fait par exemple au Mont Beuvray
dans le Morvan, entraînent une baisse notable de la fréquentation
et donc du chiffre d'affaires des commerçants. Des actions
de lobbying ont déjà été engagées.
Ces actions
pourraient également servir de prétexte aux différents
acteurs pour différer les coûteux aménagements
que nécessite la requalification du Mont, même s'il
est vrai que le catalogue des mesures indispensables n'est pas encore
scientifiquement incontestable ni, par conséquent, unanimement
accepté.
Le projet d'aménagement
du Mont-Saint-Michel est complexe à plus d'un titre...